Au revoir et merci Milos Forman !

Milos Forman a largement influencé ma destinée musicale à travers son oeuvre et son talent, comment donc ne pas souhaiter rendre hommage aujourd’hui à ce grand Monsieur du Cinéma?

Milos Forman  ( photo : Clark, Robert / For the Times)

C’est ce samedi 14 Avril 2018 que la nouvelle est tombée…Milos Forman, le grand réalisateur de “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, de “Hair”, des “Fantômes de Goya” et de tant d’autres chefs d’œuvres du cinéma s’est éteint. Il laissera un bien grand vide dans le monde du 7ème art…Une grosse perte pour le monde artistique dans son ensemble et une bien triste nouvelle pour son fidèle public. Il s’en est allé…mais il nous laisse des perles et de si beaux moments cinématographiques qu’il sera toujours bien là, avec nous.

Vous devez vous demander pourquoi je parle aujourd’hui de ce grand homme de cinéma…ici…sur mon blog, sur mon site…moi qui suis pianiste, musicienne. J’ai voulu écrire cet article tout d’abord car pour moi tous les arts sont reliés entre eux, tous participent à remplir nos vies, à éveiller nos passions, nos consciences, tous sont des instructeurs, des guides sur le chemin qu’est le nôtre. Il me semblerait même impossible de n’en “choisir” qu’un tellement ils ont tous un rôle à jouer dans nos existences. Bien sûr la musique est devenue mon métier, mon destin, mais tous les autres arts ont aussi fait de moi la personne que je suis aujourd’hui. Comment ne pas les inclure ici dans mon blog, dans mon univers?

Milos Forman, tout particulièrement, a joué un rôle primordial dans ma destinée musicale. Comment donc ne pas souhaiter lui rendre hommage , humblement et à ma manière?

Car si l’on connaît tous le réalisateur qui a su nous bouleverser et offrir à Jack Nicholson un de ses plus grands rôles dans “Vol au-dessus d’un nid de coucou”, véritable électrochoc cinématographique traitant d’un sujet que personne n’avait osé aborder et porter à l’écran jusqu’alors  ; s’il a su marquer une génération en revisitant la comédie musicale “Hair” en nous offrant cette fois une magnifique satire de la société américaine d’alors, évoquant  avec tant de talent le puritanisme, dépeignant le mouvement hippie et sa soif de renouveau, sans oublier la guerre du vietnam et l’impact tragique qu’elle a eu sur tant de vies, et en faisant de son film un véritable hymne à la liberté (“”Hair” dans mon interprétation est un hommage à la liberté en tant que telle. La liberté surpasse tout. J’étais ravi de voir à quel point ce pays était libre puisqu’il arrivait à se regarder dans le miroir et à apercevoir également son côté plus obscur.” Milos Forman) ; si certains auront été captivés par son biopic sur le provocant et scandaleux Larry Flint tandis que d’autres se seront laissés séduire par son Valmont et ses “Liaisons dangereuses”… ; moi c’est surtout son “Amadeus” qui a changé ma vie.

1984, date de sortie en salle de cet immense film sur le plus immense des compositeurs (en tout cas pour moi!), Wolfgang Amadeus Mozart! En 1984 j’avais 8 ans…j’ai dû attendre la sortie du film en VHS pour pouvoir le voir. Je me rappelle encore du jour où mes parents l’ont loué pour moi. Ce jour a véritablement bouleversé ma vie et précisé mes envies et mon destin.

J’avais commencé le piano peut-être 1 an et demi à peine avant cela et déjà Mozart et sa musique m’avaient marquée à jamais. Chaque morceau que je découvrais de lui me touchait plus que le précédent. Chaque pièce écoutée, jouée, me donnait envie d’en connaître d’autres, d’en jouer d’autres. Ah Mozart! Vous le lirez fréquemment sur mon site, Mozart est bien celui qui a tout déclenché pour moi…

Je ne saurais expliquer pourquoi, mais dès les débuts il a été un compositeur très spécial pour moi. Pourquoi lui plus qu’un autre…? Je ne pourrais là aussi pas vraiment l’expliquer. J’aimais beaucoup de compositeurs et de pièces différentes et je n’ai jamais été fermée à aucun style de musique ni à aucun compositeur ; bien au contraire, j’avais soif d’en découvrir toujours plus. J’admirais de nombreux chefs d’œuvres, de nombreux auteurs. Mais avec Mozart, tout était plus fort. Ce fut instantanément et tout simplement un coup de foudre. Un coup de cœur inexplicable…intense et profond qui ne m’a jamais laissée ensuite.

Sa musique était pour moi pure énergie. Ses mélodies semblaient couler de source…semblaient me parler de la plus simple et plus authentique des manières. Ses harmonies éveillaient en moi un bien être profond, une joie indescriptible…Tout était d’une justesse inouïe, tout semblait sonner juste comme il le fallait… comme s’il ne pouvait pas en être autrement.

Et puis, sous cette joie de vivre qui convenait parfaitement à l’enfant que j’étais, sous cet optimisme éclaboussant et cette vivacité captivante, je ressentais aussi tant de profondeur.

La profondeur d’une âme riche, d’émotions insondables…

Tant d’émotions! Toutes les émotions se mélangeaient…tout ce que l’on ressent mais ne dit pas semblait se cacher dans son écriture, sous des abords parfois enfantins et “simples” de ses pièces. Tout cela était en parfaite harmonie avec à la petite fille que j’étais et me parlait comme rien d’autre ne le faisait alors, au plus profond de moi.

La musique de Mozart semblait être faite pour exprimer ce que moi je ressentais…Et quelle expérience incroyable que de découvrir toutes ces sensations à 9 ans! Et puis imaginez, si écouter Mozart me procurait déjà toutes ces sensations, que vous dire des émotions ressenties en le jouant?!

Mon professeur au Conservatoire de Cannes, Mme Mélani Benedetti, élève de Nikita Magaloff, me donnait très vite la chance d’explorer ses pièces. Sonates, Rondos, Fantaisies, Concerti…

Je me plongeais comme enivrée dans ses œuvres tandis que mon professeur me parlait de la précision de sa technique, de la beauté de ses mouvements lents…Et qu’elle avait raison, qu’ils sont beaux ses mouvements lents! Elle me faisait travailler avec passion et m’aidait à développer mon oreille et mon toucher.  Trouver ce toucher si beau et si perlé, le “toucher mozartien” comme on l’appelle…ce n’était pas si facile! Mais c’est bien là la subtilité et la difficulté chez Mozart. Tout a l’air si simple et pourtant tout est si compliqué à réaliser si l’on veut essayer d’atteindre, ou du moins se rapprocher de cette “perfection” de son, de ce naturel dans la phrase et de cette beauté indescriptible. Elle me disait que chaque ligne, chaque phrase, chaque doigt devait “chanter”… Quelle belle image tout de même! Mais oui, quoi de plus “chantant” qu’une mélodie de Mozart? Mozart c’était pour moi le retour à l’essentiel…à la base même de la musique : le retour au chant et à la mélodie. Mozart c’était le souffle vital…Chaque son, chaque sensation au piano était un moment sublime pour moi.

Les années ont passé mais je peux encore aujourd’hui ressentir ce bonheur indicible que j’ai éprouvé lorsque “mes oreilles”, mes sens se sont éveillés à sa musique. Il m’a fait aimer  la musique et mon instrument de la plus précieuse des manières.

Cette quête de “beauté, de pureté sonore” ne me laissera d’ailleurs plus jamais à partir de ce moment-là.

Vous le voyez, Mozart régnait déjà en Maître sur mon monde musical. Mais avec Milos Forman, ma passion a pris une toute autre dimension encore. C’est avec son “Amadeus”, magnifique hommage au compositeur, que tout s’est vraiment déclenché pour moi. C’est ce film et l’immense talent avec lequel son réalisateur a su parler de Mozart, a su nous faire aimer, nous faire écouter sa musique, a su nous immerger dans son monde et a su nous dévoiler un Mozart fougueux, impétueux mais aussi si fragile à la fois…C’est grâce à Milos Forman, qui a su mettre sa musique en images et décrire son écriture de la plus poétique des manières à travers des scènes mémorables comme celle de la composition de son Requiem…, que j’ai tout simplement eu envie de composer.

Bien sûr, on peut s’insurger contre les inexactitudes biographiques, les approximations et les passages totalement romancés du film, ils sont bien là, mais comment ne pas applaudir tout le reste! De la réalisation brillante aux performances géniales des acteurs et actrices, en passant par la somptueuse photographie, la lumière magnifique, la mise en scène parfaite, la beauté des descriptions des compositions de Mozart, écrites par le co-scénariste Peter Shaffer, qui ne peuvent vous laisser de marbre tant les mots sont bien choisis… Comment ne pas se laisser emporter par ce film? Et puis quel bel hommage à sa musique ! Car “Amadeus” c’est avant tout la vie de Mozart en musique. Chaque scène est illustrée, accompagnée par une succession de chefs-d’œuvres. Quelques trois heures de film avec la plus extraordinaire des bande-sons…un choix parfait de pièces, un voyage musical de toute beauté.  Là aussi, comment ne pas succomber encore un peu plus à sa musique en la voyant ainsi mise en image? “Amadeus” de Milos Forman c’est un hommage magnifique et vibrant à la musique et au talent de cet homme curieux, de ce génie musicien. Oui…avec toutes ses imperfections historiques ce film nous apportait tout de même l’essentiel…ce film donnait envie de tout apprendre sur ce génie, donnait envie d’en découvrir encore plus une fois le générique de fin passé et faisait aimer Mozart et sa musique à des millions de spectateurs, un public large et diversifié, qui n’aurait peut-être jamais cherché de lui-même à découvrir tout cela.

Faire un biopic sur la vie d’un compositeur, quelle belle idée! Mais ne croyez pas que l’exercice soit simple! Après tout, l’histoire du cinéma nous a démontré à maintes reprises que les biographies sur les compositeurs ne sont pas souvent mises en images avec beaucoup de succès par les réalisateurs. Les représentations cinématographiques qui ont été faites sont souvent un peu décevantes…parfois mièvres, ennuyeuses même…ou en tout cas ne rendent pas suffisamment justice aux compositeurs et à leur talent. Et quel dommage! Car quoi de mieux pour amener un public non habitué à la musique classique à découvrir un compositeur qu’un sublime film sur sa vie? Quoi de plus beau que, le temps d’un film, redonner vie à ces “monstres sacrés” de la musique? Trop souvent le but n’est pas atteint. Trop souvent seule la musique permet de résister à un long métrage  inopérant. Et bien Milos Forman, lui, a réussi ! Un film remarquable qui a marqué ma vie à jamais et n’a fait que consolider encore ma passion pour Mozart.

Je connaissais et j’adorais déjà la musique de Mozart mais je connaissais encore si peu de l’homme et de sa vie. Sous la caméra de Milos Forman je découvrais les facettes du musicien comme de l’homme…de ce génie à la fois si simple et si complexe à la fois… Je restais fascinée et me plongeais alors dans de nombreuses biographies pour aller encore plus loin. Homme-enfant à la dualité constante, personnage parfois vulgaire mais si sensible à la fois, génie qui pouvait passer de la plus pétillante des énergies à plus émouvante des profondeurs en une fraction de seconde, fêtard invétéré et, malgré tout, travailleur de tous les instants, exigeant et perfectionniste dans sa musique…

J’étais passionnée et ne voulais qu’en apprendre plus encore.

Alors finalement peu importe si Salieri n’a pas assisté Mozart sur son lit de mort pour l’aider à écrire son requiem…, cela je l’ai rectifié de moi-même en lisant par la suite de nombreux ouvrages, mais ce film et cette scène incroyable m’a permis de découvrir de la plus belle des manières comment superposer des voix, comment essayer de comprendre et d’entendre la musique de l’intérieur. Cette scène m’a donné envie d’essayer, moi aussi, malgré mon jeune âge …avec une grande naïveté et aussi une certaine inconscience, mais avec une envie sans pareil…de “construire” une oeuvre…d’en comprendre les fondations…la superposition d’éléments…l’utilisation des timbres. Ce film a lancé l’une des étapes les plus importantes de ma vie : ma découverte de la composition.

J’étais alors très jeune et je n’avais de ce fait malheureusement pas encore accès aux cours d’écriture, d’harmonie, de composition au conservatoire…Il me restait donc tout à apprendre, tout à comprendre…Mais c’est avec ce film que tout a commencé pour moi.  Je me plongeais dans les partitions et essayais de comprendre comment il avait pu créer de tels chefs d’oeuvres. J’écoutais, j’analysais avec mes petits moyens son mode d’écriture…Je cherchais à saisir son insaisissable génie. Peut-être n’aurai-je jamais eu cette envie sans Milos Forman et son film. Peut-être me serai-je contentée d’aimer et de jouer Mozart mais n’aurai-je pas franchi le pas de la composition. Ce film a ouvert une porte pour moi, et quelle porte! Mais enfin, comment rester insensible à cette musique et comment ne pas être captivée par les scènes toutes plus belles les unes que les autres filmées par Milos Forman. Je ressens encore avec quelle intensité je découvrais ainsi Don Giovanni, sublime et presque d’une beauté terrifiante dans la scène du Commandeur :

Mozart et l'”Amadeus” de Forman étaient devenus une obsession…je le visionnais une bonne dizaine de fois et, à chaque visionnage, je me sentais plus admirative encore que la fois précédente…à chaque visionnage certaines choses devenaient plus évidentes encore pour moi…et surtout, à chaque visionnage je me sentais plus prête à me lancer, plus motivée que jamais à m’essayer humblement à la composition.

Mes premiers pas

Me voilà donc en train de dire à mes parents “Moi aussi je veux essayer! Moi aussi je veux composer!”  Je ne me rendais alors pas bien compte de la tâche qui se présentait devant moi. Loin de moi l’idée impensable d’être comme Mozart, je savais trop combien il avait du génie et était intouchable tant son talent n’avait pas limites. Moi je n’étais qu’une enfant et je ne savais même pas si j’arriverais simplement à “inventer” un morceau qui ressemblerait à quelque chose…Tout ce que je savais c’est que l’envie était si forte que je ne pouvais que me lancer et essayer pour de vrai. Je me revois devant la page vierge, les portées vides en attentes d’idées, de notes…Je ne savais pas trop comment m’y prendre…J’avais observé, écouté…mais comment passer à l’acte de la création maintenant? Je me décidais alors à essayer tout simplement de jouer, d’improviser quelque chose au piano…et même “d’imiter” ce que j’avais pu observer sur mes partitions en partant d’idées nouvelles. Et c’est ainsi, petit à petit, que je trouvais ma première mélodie et que je lui donnai vie avec un rythme…puis que je trouvais des accords pour l’accompagner (ces “notes qui s’aiment” comme disait Mozart)…, pas à pas, me rappelant de pièces que j’avais apprises mais aussi de cette fabuleuse scène sur le “Requiem”…je bâtissais mes premières ébauches de morceaux.

Des premiers essais restent des premiers essais…plus ou moins réussis…Mais ils ont le mérite de servir en tout cas à faire ses armes. Je notais une multitude de thèmes, idées et éléments musicaux sur des cahiers…Mon enthousiasme ne diminuait pas voyant que des idées venaient à moi, chaque jour un peu plus facilement. Je gardais des brouillons de tout…puis je les retravaillais, je combinais les idées…C’est ainsi que mes tout premiers morceaux ont vu le jour.

Une de mes toutes premières pièces complètes, composée à 11 ans, Sonata Capriccio ne tarda pas à prendre vie. Quelle émotion j’ai ressenti lorsque j’ai dessiné la double-barre finale et lorsque j’enchaînai ensuite la pièce pour la première fois à mes parents, quelque peu stupéfaits de voir que j’avais réussi à composer une pièce. Et quels moments inoubliables j’ai vécu lorsque les premières personnes qui l’ont écoutée (amis, famille mais aussi mon cher professeur puis plus tard André Lemoine, directeur des Editions Lemoine ou encore Jacques Rouvier) l’ont aimée et m’ont encouragée à continuer!

L’influence de Mozart est indéniable dans mes premières pièces. Et Mozart ne me quittera d’ailleurs pas encore avant un moment. Je lui rendrai même à nouveau hommage en musique un peu plus tard, à mes 14 ans, en composant mon tout premier Concerto pour piano et orchestre à l’occasion du bicentenaire de sa mort suite à la demande du Directeur du Conservatoire de Cannes.

Et la composition ne me quittera elle  plus jamais, pour ma plus grande joie! C’était ma passion et ça le restera toute ma vie, en plus d’être devenu aussi un métier. Le plus beau des métiers!

Mais disons-le…aurai-je fait tout cela sans Mozart? Et sans Milos Forman et son “Amadeus”? Peut-être que oui. Ou peut-être que non…Peut-être aurai-je juste continué à jouer, à interpréter sans penser que je pouvais même essayer de composer…Alors, vous comprendrez sûrement pourquoi je leur serai toujours reconnaissante de ce qu’ils ont changé dans ma vie et pourquoi je tiens à leur rendre hommage.

Merci Mozart! Et merci aussi Monsieur Milos Forman! Vous nous avez quitté, mais nous ne vous oublierons pas. Ce qui est merveilleux avec le talent, c’est sa capacité à traverser les âges et à toucher du doigt l’éternité…Et au nom de tous les musiciens qui comme moi ont été marqués par votre talent, au nom de tous les amoureux du  7ème Art, de tous les cinéastes professionnels ou amateurs, et de tous les passionnés d’arts…je vous redis merci!

(AP Photo/Abdeljalil Bounhar)

Et avant de vous laisser chers amis, je ne peux que vous inviter à voir ou revoir ce film magnifique, à en découvrir plus sur son tournage et bien sûr… à écouter sa bande-son! Régalez-vous!

*Bande son originale :

*Behing the scene : les coulisses du tournage d’Amadeus de Milos Forman (en anglais)

 

 

Au revoir et merci Milos Forman !

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